Histoire de Big Ben
Big Ben désigne la cloche, pas la tour. La confusion est ancienne et universelle, mais l'histoire du monument se lit mieux quand on sépare les trois objets qui la composent : une tour, une horloge et un bourdon de 13 tonnes et demie. Chacun a son auteur, sa date et ses déboires.
L'incendie de 1834 et la reconstruction de Westminster
Le 16 octobre 1834, le palais de Westminster brûle presque entièrement. La cause est prosaïque : des bâtons de comptage en bois, les tallies, brûlés dans les fourneaux de la Chambre des lords. Le concours de reconstruction est remporté par Charles Barry, qui impose un plan néogothique. Barry ne prévoyait pas de tour d'horloge dans son projet initial. Elle est ajoutée en 1836.
Le dessin de la tour et des cadrans revient à Augustus Welby Northmore Pugin, collaborateur de Barry et théoricien du gothique anglais. C'est son dernier travail d'architecture. La tour s'élève à 96 mètres. Elle repose sur un radier de béton de 15 mètres de côté et 3 mètres d'épaisseur, sans fondation profonde, ce qui explique son inclinaison actuelle.
L'horloge : Denison, Airy et la maison Dent
Le cahier des charges rédigé par l'astronome royal George Biddell Airy est d'une exigence inédite pour une horloge de clocher : le premier coup de chaque heure ne doit pas s'écarter de plus d'une seconde de l'heure vraie, et la performance doit être télégraphiée 2 fois par jour à l'observatoire de Greenwich. Les horlogers consultés jugent la condition irréalisable.
Le mécanisme est conçu par Edmund Beckett Denison, avocat et horloger amateur, futur lord Grimthorpe. Sa construction est confiée à Edward John Dent en 1852, puis achevée par son fils adoptif Frederick Dent en 1854. Le mouvement pèse 5 tonnes. Il attend 4 ans dans l'atelier, la tour n'étant pas prête à le recevoir.
L'échappement à gravité à trois pattes
La solution technique qui rend le cahier des charges tenable est l'échappement à gravité double à trois pattes, inventé par Denison pour cette horloge. Son principe est de découpler le balancier de la roue d'échappement : l'impulsion est donnée au pendule par la chute d'un petit levier, toujours de la même hauteur, et non par la pression directe du rouage. Le vent qui pousse les aiguilles, la neige qui les alourdit, l'usure des dents, rien de tout cela ne remonte jusqu'au pendule. Le dispositif est devenu la norme des horloges de tour de précision dans le monde entier.
Le pendule mesure 3,9 mètres et pèse environ 300 kilogrammes. Il bat la seconde double, une oscillation toutes les deux secondes. Le réglage fin se fait en posant ou en retirant des pièces sur une plateforme fixée au balancier : un penny d'avant la décimalisation modifie la marche d'environ quatre dixièmes de seconde par jour. La méthode est toujours en usage.
La grande cloche, fêlée 2 fois
La première cloche est fondue en août 1856 par John Warner et fils, à Stockton-on-Tees. Elle pèse environ 16 tonnes. Acheminée par mer jusqu'à Westminster, elle est mise à l'essai dans la cour du palais et se fend au bout de quelques mois, sous un marteau que Denison avait fait alourdir.
Le métal est refondu en avril 1858 à la Whitechapel Bell Foundry. La nouvelle cloche pèse 13,7 tonnes pour 2,20 mètres de haut et 2,74 mètres de diamètre. Elle est hissée dans le beffroi en octobre 1858, en 36 heures, par un puits vertical de la tour.
L'horloge est mise en marche le 31 mai 1859. La grande cloche sonne pour la première fois le 11 juillet. En septembre, elle se fêle de nouveau. Airy tranche : la cloche est tournée d'un quart de tour pour présenter au marteau une zone intacte, le marteau est remplacé par un modèle plus léger, et une petite ouverture carrée est pratiquée pour empêcher la fissure de progresser. La cloche reste muette jusqu'en 1863, puis reprend son service avec le timbre légèrement voilé qu'on lui connaît. Elle n'a pas été remplacée depuis.
Le carillon des quarts
Quatre cloches plus petites sonnent les quarts sur la mélodie dite de Cambridge, empruntée au carillon de l'église Great St Mary de Cambridge, qui la tenait elle-même d'une phrase du Messie de Haendel. Le motif se compose de quatre permutations de quatre notes. La BBC diffuse les coups de Big Ben depuis le 31 décembre 1923.
Le nom, et le changement de 2012
L'origine du surnom reste discutée. Deux candidats se partagent la paternité : sir Benjamin Hall, commissaire aux travaux dont le nom est gravé sur la cloche, et Ben Caunt, champion de boxe poids lourds populaire à l'époque. Aucune source contemporaine ne tranche.
La tour s'est longtemps appelée simplement Clock Tower. Elle est renommée Elizabeth Tower en juin 2012, à l'occasion du jubilé de diamant d'Élisabeth II. Le nom Big Ben reste, dans l'usage courant, celui de l'ensemble.
La restauration de 2017 à 2022
Le chantier engagé en août 2017 est le plus lourd depuis la construction. Le mouvement est démonté pièce par pièce et remonté à l'atelier de Cumbria. Les 1 296 panneaux de verre opale des quatre cadrans sont déposés, nettoyés et remplacés lorsqu'ils sont cassés. La peinture est décapée jusqu'à la couche d'origine, ce qui révèle un bleu de Prusse sur les aiguilles et les chiffres, et non le noir posé au vingtième siècle. Les cadrans retrouvent ce bleu.
La maçonnerie est réparée, la couverture de fonte du toit refaite, un ascenseur installé dans un ancien puits de ventilation, et l'éclairage passe aux diodes. La tour est rendue au public en 2022. Pendant les 5 années de travaux, la grande cloche n'a sonné qu'aux grandes occasions, actionnée par un marteau électrique provisoire.